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Monsieur Pereur raccrocha pour décrocher à nouveau et appela son premier fils. Comme il vivait en Suède et que le voyage allait lui prendre plus d’une journée, ils convenaient qu’on allait organiser une réunion familiale à une date ultérieure. Monsieur Pereur se sentit soulagé par cet arrangement et appela ses deux autres fils qui eux vivaient encore plus loin. Il fut soulagé de ne pas avoir eu besoin de tromperie pour retarder leur venue. Désormais, il était libre de s’organiser et de deviner les derniers imprévus qui risquaient encore de compromettre son plan.

Il n’eut pas le temps d’aller au bout de sa pensée lorsqu’on sonna à la porte. À travers la lucarne il découvrit Monsieur Latuile, notaire à Offranville.
« Entrez donc, Maître. »
« Mes condoléances, Monsieur Pereur, quelle perte ! »
« Vous avez raison, une perte énorme. Qu’est-ce qui me vaut votre visite ? »
« Je vais être très franc avec vous, et très direct également. »
« Nous avions tout réglé dans votre cabinet, il me semble ? »
« Effectivement, Monsieur Pereur, et vous me voyez un peu gêné de faire cette démarche alors que le corbillard n’a pas encore quitté votre belle demeure, mais … »
« Dites-moi, Monsieur Latuile. »
« Combien de fois cette maison est-elle passée par notre cabinet, je ne saurais vous le dire. Depuis qu’elle est là, elle a été vendue et achetée à tellement de reprises qu’il faudrait une journée entière à mon clerc pour rassembler tous les documents qui l’ont accompagné. Elle en a vu au fil du temps, mais vous et votre défunte épouse, en plus de lui avoir rendu son lustre, l’avez imprégnée de tant d’amour et de tendresse. J’en suis tombé amoureux et si vous le permettez, cher Monsieur Pereur, j’aimerais vous faire une offre d’achat dès aujourd’hui. »
Monsieur Pereur laissa finir le notaire jusqu’à ce que le son de ses dernières paroles cessa de résonner dans ses tympans, puis se demanda si la précipitation du notaire jouissait d’un quelconque privilège. Il n’allait pas continuer à vivre seul dans cette maison qu’il n’avait conquise que pour être avec Annabelle. Ils s’étaient d’ailleurs rendu compte assez vite qu’ils ne la possédaient pas exclusivement. C’était plutôt la maison qui les avait choisis, qui les avait accueillis et qui leur avait permis de vivre dans ses entrailles. Y circulaient encore quelques esprits bienveillants d’anciens occupants qui avaient laissés leurs traces spirituelles centenaires. La cohabitation était des plus paisible. Monsieur Pereur se rendit à l’évidence que la démarche du notaire était sincère, alors que l’objet même de son séjour dans cette demeure était sur le point de regagner les cieux.
« Quelle est le prix que vous me proposez, Monsieur Latuile ? »
Le notaire, discret et conscient de la présence d’autres personnes dans la maison, sortit un papier de sa poche qu’il avait plié à plusieurs reprises. Il le déploya soigneusement devant Monsieur Pereur et le tendit respectueusement vers lui. La somme notée au propre dépassait de loin le prix du marché, mais Monsieur Pereur n’en montra rien.
« Le prix me parait correct. »
« Vous acceptez mon offre ? »
« Je vais vous donner trois comptes en banque. Vous partagerez la somme à parts égales. »
« Sans regrets ? »
« Je ne m’y vois pas sans Annabelle. »
Monsieur Pereur nota les comptes en banque de ses trois fils et signa le compromis de vente que Monsieur Latuile s’était empressé de préparer.
« Nous verrons pour la suite. Je vous suis infiniment reconnaissant, Monsieur Pereur. »
« Une chose encore, Monsieur Latuile, une chose importante ! »
« Je vous écoute ? »
« Ne changez rien !
Laissez tout comme si demain,
après-demain
ou dans un futur lointain,
quiconque ayant habité ces lieux
puisse un jour y revenir et s’installer
afin de vivre avec vous ! »
Sur cet étrange précepte, le notaire commença à regarder autour de lui. Monsieur Pereur continua :
« Vous y mettez vos meubles et vos tableaux et vos tapis, dans l’étagère vous remplacerez mes livres par les vôtres, mais vous ne changerez rien au lieu,
à son esprit,
ou devrais-je dire,
à ses esprits !
Annabelle et moi l’ont respecté, à vous d’en faire autant. »
Le notaire approuva d’un signe de tête et rangea les documents dans sa chemise avant de prendre congé. Les deux hommes se dirent au revoir.
Monsieur Pereur ferma la porte derrière le notaire avec un début de bonheur dans son cœur. Les roues dentées de son plan commençaient à s’engrener un peu malgré lui. Il n’avait toujours pas faim quand une énorme fatigue commença à l’accabler. Elle le guettait depuis un moment déjà et il ne l’avait pas vu venir. Au moment où il la sentit, il lui reprocha de lui avoir tendu une embuscade sournoise et insidieuse. Le vieux fauteuil en cuir brun foncé près de la cheminée accueillit ses os fatigués. Son habitude l’incita à tâter le livre ouvert et il mit ses lunettes de lecture. Mais la vue se brouilla prestement après seulement quelques mots et il s’endormit rapidement. La profondeur du sommeil l’aspira dans un gouffre abyssal avec une insistance et une virulence inouïe. Rien n’allait retenir sa descente au pays des pensées achevées, son voyage vers les chimères parfaites et sa croisière sur les vagues de l’imaginaire. L’effet narcotique qui allait le préserver pendant un long moment du monde présent fit qu’il rata le départ d’Annabelle portée avec délicatesse par Monsieur Delaplace et son assistant. Toutes les dispositions étant prises, les porteurs partirent en douceur évitant ainsi de réveiller Monsieur Pereur. Le corbillard s’en alla au ralenti sans même troubler le chant des oiseaux.

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