toujours jamais (4)

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« Notre église a aussi besoin de vous. »
« Je comprends, mais ça n’a rien à voir. »
« Une donation ? »
« Annabelle ne l’aurait pas voulu. »
« C’est la tourmente du deuil qui vous fait réagir ainsi ? »
« Non, mon père, c’est la vie, la littérature, l’histoire et les sciences naturelles qui me font dire ça. Je ne vous en veux pas d’avoir essayé. Au revoir. »
Monsieur Pereur tourna la clé pour ouvrir la porte et entra dans la maison. Le curé jeta un coup d’œil à l’intérieur pour satisfaire sa curiosité. Monsieur Pereur ferma la porte derrière lui sans se retourner, puis observa le curé en chemin vers sa voiture. Avant d’ouvrir la porte du véhicule, il se retourna et fit le signe de croix pour bénir la maison et ses habitants.
« Au revoir », répéta Monsieur Pereur en l’observant, et puis « ou plutôt ‘adieu’, mon père. » Monsieur Pereur s’assit à la table et se rendit compte qu’il n’éprouvait aucune sensation de faim. Le plateau avec les tasses et les couverts pour le petit-déjeuner qu’Annabelle avait préparé la veille se trouvait toujours là. La tasse préférée d’Annabelle avec le portrait de Churchill et sa tasse préférée avec le bouledogue français. Tous les jours, Annabelle avait préparé le café. Le seul jour de sa vie où elle avait été malade, Monsieur Pereur avait assumé cette tâche. Pour lui remonter le moral, il avait inversé les tasses en disant qu’il n’avait guère constaté de différences, et ce en raison de la quasi similitude des portraits. Fervente admiratrice de l’ancien premier-ministre britannique, Annabelle n’avait guère apprécié cet écart et avait été furieuse contre son mari. Le fait qu’il avait trouvé sa blague excellente et en riait de bon cœur n’avait fait qu’accroître sa colère. C’était la seule et unique fois qu’il avait préparé le café. Il ne se rappela plus si sa femme ait pu tomber malade encore à d’autres reprises, mais il n’avait plus le droit de préparer le café. Un sourire soulageant échappa de ses lèvres. Quelle femme !
L’allée vers la maison s’assombrit quand l’énorme corbillard s’approcha de la maison. Monsieur Delaplace et son assistant sonnèrent à la porte et arrachèrent Monsieur Pereur de ses pensées.
« Bonjour Monsieur Pereur. Nous venons chercher Madame. »
« C’est l’heure ? »
« Oui Monsieur, malheureusement, c’est le moment. »
« Elle est en haut. »
« Avez-vous sorti quelques habits pour la préparer, Monsieur Pereur ? »
« Non, pas encore. Vous permettez que je vous précède ? »
D’un pas traînant, Monsieur Pereur monta l’escalier. Il entra dans la chambre à coucher comme on y entre pour éviter de réveiller celle ou celui qui y dort. Tout l’art d’ouvrir alors la porte consiste à connaître méticuleusement le mécanisme de la poignée et les bruits qu’il produit. Monsieur Pereur le connaissait très bien et évita ainsi le grincement de la poignée rotative – en la tirant vers lui – et le frottement de la porte sur le parquet – en la soulevant – le tout en un seul et même mouvement. Il l’avait appris quand il se déplaçait dans la maison pendant les longues nuits insomniaques pour protéger la somnolence d’Annabelle. Elle était toujours couchée dans le lit et n’avait pas changé de position, ce qui – dans l’absolu – était triste, mais – en réalité – avait une composante rassurante. Monsieur Pereur se dirigea ensuite vers l’armoire d’Annabelle et l’ouvrit. Il y trouva rapidement la belle robe fleurie qu’elle avait portée lors de leur dernière sortie au restaurant pour fêter l’anniversaire de mariage.
« Vous avez aussi besoin de chaussures ? »
« Oui, s’il vous plait. »
En bas de l’armoire se trouvaient les belles chaussures à talon qu’elle ne mettait que pour lui faire plaisir. Il choisit une paire de sandalettes blanches qui s’accordaient avec la robe et rajouta un collier et des boucles d’oreille.
« Ce n’est pas de trop ? » demanda-t-il timidement.
« Aucunement Monsieur Pereur. Il y a toutes les raisons pour que Madame soit belle lors de son dernier voyage. »
« Vous avez raison, Monsieur Delaplace. Je vous laisse faire. »
Il sortit de la chambre à coucher et l’assistant ferma la porte derrière lui. Il ne pouvait pas assister à ce spectacle.

2

 

 

Monsieur Pereur connaissait trop bien toutes les démarches à entreprendre. Depuis la mort de sa sœur, décédée beaucoup trop jeune, il avait enterré du beau monde et acquis une telle dextérité en la matière, que les membres de la famille et même les amis proches lui demandaient ses conseils. A chaque fois, cet algorithme détrousseur lui rappelait la disparition anticipée de sa sœur et lui arrachait la croute de l’immense plaie que son départ avait gravée dans son cœur. Même quarante années plus tard, il n’avait pas fini de surmonter cette perte douloureuse et lorsqu’il se rendit compte qu’il ne disposait pas d’une autre quarantaine d’années pour essayer de surmonter cet ultime adieu, il se mit à concocter son plan de révocation de deuil perpétuel. Le défilé incessant des intervenants professionnels de la désolation ne lui conférait pas beaucoup de marge, mais ne constituerait pas d’entrave à l’orchestration de ce suprême complot.

En descendant les marches, il entendit le téléphone sonner.
« Allo ? »
« Bonjour, nous parlons à Monsieur Pereur ? »
« C’est moi. »
« Bonjour, c’est monsieur Thibault du crématoire, je vous appelle pour la cérémonie. Demain onze heures cela vous va ? »
« Je n’aurais pas le temps de tout préparer comme il le faut. »
« Nous comprenons, Monsieur Pereur, mais après-demain c’est dimanche et l’institut est fermé. »
Monsieur Pereur se rendit alors compte que ses fils qui habitaient tous très loin, n’allaient pas pouvoir venir à temps. Bien que cette éventualité l’attrista dans un premier temps, il réalisa rapidement que l’absence des fils allait amplifier bougrement les chances de faire aboutir son plan.
« Bon, c’est ce qu’on va faire alors. Demain à onze heures. »
« Nous vous remercions pour votre compréhension, Monsieur Pereur. Vous faut-il des fleurs … ? »
« J’en apporterais moi-même. »
« … et quelle musique voulez-vous entendre ? »
« Charles Trenet – La mer. Vous l’avez ? »
« Bien-sûr Monsieur Pereur. Ce sera une cérémonie civile ou aimeriez-vous la présence d’un curé ? »
« Ça ira très bien sans curé. »
« Nous comprenons, Monsieur Pereur. Enfin, dernière question, avec combien de personnes pouvons-nous compter ? »
« Je viendrai seul. »
« Seul ? »
« Oui. »
« D’accord. À demain Monsieur Pereur. »
« À demain. »

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