20180617_124814

Sur son parcours vers l’arrêt de bus, il passa près de la maison Coste avec ses miroirs en façade qui descendaient jusqu’aux pavés et s’étonna de la triste silhouette que le reflet lui renvoyait. Les plis froissés et les coudes en lambeaux, la chute des épaules et les manches esquintées, et oui, les chaussures sans éclat avec les lacets qui se défaisaient souvent. Et s’il avait demandé si souvent à Annabelle de se faire belle, de mettre sa plus belle robe, ses plus hautes chaussures, d’aller chez le coiffeur et de se maquiller, si elle avait su à tout âge encore l’embobiner avec son charme, sa sensualité et sa féminité, il se devait d’admettre que sa piètre image dessinée sur la façade de la maison Coste était déplorable. Il se retourna un court moment vers l’institut Delaplace où il vit le gérant l’observer derrière la vitre, puis poussa la porte. Une sonnette allègre annonça son arrivée et une dame en tailleur jupe serrée lui souhaita la bienvenue.
« Que puis-je, cher Monsieur ? »
« Bonjour madame. »
Elle lui tendit la main en disant avec un air très important :
« Madame Coste, elle-même. »
Les lunettes de madame Coste remontaient dans les coins extérieurs et prononçaient le mouvement des sourcils ce qui, avec le menton pointu, rendait une géométrie triangulaire à son visage. Les lèvres minces portaient des traces de rouge à lèvre appliqué discrètement, tandis que les lourds bracelets aux poignets et les bagues imposantes qu’elle portait aux doigts osseux soulignaient son statut de patronne.
« Suivez-moi. »
Et puis :
« C’est à quelle occasion ? »
« Une cérémonie. »
« Oui bon, du tweed, de la soie, un smoking ou plutôt un complet-veston ? »
« Une cérémonie funéraire, madame. »
« Mon Dieu, je suis d’une indélicatesse ! Excusez-moi ! Votre épouse, je présume ? »
« Madame Pereur. »
« Mais oui, je me rappelle, elle venait souvent. C’est triste. Elle avait quel âge ? »
« Cinquante-sept. »
Madame Coste arqua un sourcil et froissa le front. Elle jeta un regard interrogatif à Monsieur Pereur.
« C’est l’âge que je lui ai donné. Son cœur s’est arrêté de battre et en même temps, elle a arrêté de respirer. Ce qui lui fut fatal. Puis le docteur Cercès est venu, mais c’était déjà trop tard. »
« Le docteur Cercès, oui, c’est un spécialiste. »
« Montrez-moi donc vos complet-vestons, s’il vous plait. »
Madame Coste emprunta un des longs couloirs garni de costumes et s’arrêta devant les complets noirs. Elle en sortit un pour le montrer à Monsieur Pereur.
« C’est un très bon rapport qualité-prix, Monsieur, un enterrement équivaut toujours à beaucoup de frais. Vous voulez une chemise et une cravate qui vont avec ? »
« Madame Coste, montrez-moi le plus beau et le plus cher de vos costumes ! »
Elle comprit tout de suite et rangea le complet avant de s‘avancer davantage dans ce long couloir.
« Regardez Monsieur Pereur, touchez, de la pure laine vierge, la meilleure qualité ! »
Après un long moment en cabine d’essayage, madame Coste fut obligée de constater que le costume choisi lui allait comme un gant.
« Parfait ! Aucune retouche à apporter. Je vais vous chercher des chemises. »
Elle mesura le tour du cou et s’en alla pour revenir avec une pile énorme de chemises blanches. Monsieur Pereur en essaya une seule et rajouta une cravate, impatient de repartir.
« Des chaussures ? »
« J’irais chez le cordonnier. »
« Le cordonnier ? Il n’y a plus de cordonnier. »
« Le magasin de chaussures alors. »
« Vous pouvez toujours revenir si vous ne trouvez pas ce qu’il vous faut, nous avons de très belles chaussures. »
Madame Coste écrit la facture à la main sur son bloc à double carbone et enfonça les boutons de sa caisse enregistreuse.
« Monsieur Pereur, en espérant que votre prochaine visite aura comme prétexte des circonstances plus joyeuses, je vous souhaite beaucoup de courage. »
Elle voulut l’embrasser, mais Monsieur Pereur avait mal évalué ce geste maladroit, et sa main tendue lui permit de garder la distance. Tandis qu’elle avortait sa tentative d’embrassade, il retira sa main.
« Au revoir. »
Le cordonnier avait abandonné son magasin depuis bien des années et quand Monsieur Pereur entra au magasin de chaussures qui avait repris l’enseigne, c’est une jeune femme qui vint vers lui. Un t-shirt moulant sortait de son jean délavé et fissuré à n’importe quel mouvement. Ses cheveux étaient fixés avec une pince au-dessus de la tête. Le chewing-gum ne rendait pas forcément plus d’éclat au personnage et sa façon d’entamer la conversation fut des plus directe.
« Qu’est-ce qu’il vous faut ? »
« Bonjour Mademoiselle, il me faut des chaussures noires. »
« Du noir, ouais, c’est pas très gai. »
« Pour un enterrement ça me va très bien, jeune dame. »
« Daim ? Cuir ? Laque ? »
« Les plus belles et les plus chères. »
« ‘faut quand-même qu’elles soient confortables, les pompes, ça dure toujours très longtemps les enterrements. Je me rappelle quand ma grand-mère a été enterrée, ça a duré une éternité. J’avais mal aux pieds dans mes Converse parce que ça n’a presque pas de semelle, vous comprenez ? »
Monsieur Pereur la trouvait bien joyeuse avec ses cheveux qui ondulaient d’un côté puis de l’autre.
« La pointure ? »
« Je chausse du quarante-deux, mademoiselle. »
« Karen ! Appelez-moi Karen. Tout le monde m’appelle Karen. »
« D’accord. Karen. »
« Attendez-moi ici, j’arrive. »
Monsieur Pereur observa Karen tandis qu’elle s’étirait pour atteindre les cartons logés au sommet d’une immense pile. Elle revint avec une demi-douzaine de paires des plus belles et des plus chères chaussures du magasin.
« J’ai pas trouvé plus cher ! »
Elle était fière d’elle.
Monsieur Pereur s’assit et commença à essayer les chaussures. Son choix se porta sur une très belle paire noire brillant Emling.
« Quatre cents quatre-vingts ! Non, attendez … si, putain, j’ai encore jamais vu des pompes à ce prix-là. J’ savais même pas qu’on en avait des si chères dans le magasin. Eh ben.»
« Vous m’avez très bien conseillé, Karen. »
« Avec la boîte ? »
« Merci, ça ira très bien sans la boîte. »
Karen ne savait pas très bien comment poser la question à Monsieur Pereur, puis elle continua sur sa lancée.
« C’est vot’ femme ? »
« Annabelle. Oui, mon épouse. Son cœur ne bat plus.»
« Triste ça. C’est la vie. »
« C’est la mort, Mademoiselle Karen, c’est la mort ! »
« Au-revoir. »
Un peu trop chargé de ses nombreux sacs, Monsieur Pereur décida de ne pas rentrer en bus et fit signe au premier taxi. Le chauffeur sauta du véhicule pour ouvrir le coffre et ranger les achats de Monsieur Pereur. Puis il lui ouvrit la porte arrière et lui demanda de s’asseoir.
« On fait du shopping ? »
Il démarra le taximètre et commença à rouler lentement avant de demander :
« On va où ? »
« J’aimerais rentrer chez moi au Bibos. »
« Au Bibos ? »
« Oui, direction Saint-Aubin, je vous dirais quand on arrive. »
« On peut plus aller en bus là-haut ? »
« Si, si, mais je suis trop chargé avec mes achats. Ce à quoi il faut penser, c’est énorme. Le cercueil, l’urne, le costume, les chaussures… »
« Ah, vous êtes un jeune veuf ? »
« La nuit passée, elle a arrêté de respirer et puis son cœur aussi, son cœur a arrêté de battre. Ou l’inverse. C’est selon. Le docteur Cercès disait que ça s’est passé en même temps. L’arrêt du cœur et la respiration, ce qui lui fut fatal. »
« Le docteur Cercès ? On l’a appelé quand mon père est mort. C’est un spécialiste ! »
« Vous tournez à droite et puis la montée après le passage à niveau s’il vous plait. »
« On passe à côté du cimetière ? »
« Oui, Monsieur, effectivement, mais je n’en aurai pas besoin. »
En s’approchant de la maison, une vieille voiture était garée près de l’entrée et un homme tout vêtu de noir faisait les cents pas. Monsieur Pereur paya et le chauffeur de taxi lui déposa ses achats près de la porte d’entrée. L’homme vêtu de noir s’approcha à grands pas et d’une voix sombre et cléricale se présenta :
« Bonjour mon fils, que Dieu soit avec vous ! Je suis le père Laval. »
« Bonjour. »
Et puis avant même que le curé ne continue, Monsieur Pereur lui adressa la parole :
« Je vais couper court à votre démarche volontaire, mon père, mais ni moi, ni mon épouse ne sommes croyants. »
« Mais ce n’est pas important, mon fils, je vous offre mes services et ceux de mon église. Notre communauté se déclare prête à vous accueillir au sein de notre paroisse pour permettre à votre épouse de regagner le paradis. »
« Elle y est déjà, mon père. Regardez autour de vous comme les fleurs sont belles. C’est Annabelle qui les a plantés. »
« Il faut bien des volontaires qui porteront le cercueil, et puis, notre cimetière réserve encore bien des emplacements libres. »
« Annabelle a choisi l’incinération. »

Kommentar verfassen

Trage deine Daten unten ein oder klicke ein Icon um dich einzuloggen:

WordPress.com-Logo

Du kommentierst mit Deinem WordPress.com-Konto. Abmelden /  Ändern )

Google+ Foto

Du kommentierst mit Deinem Google+-Konto. Abmelden /  Ändern )

Twitter-Bild

Du kommentierst mit Deinem Twitter-Konto. Abmelden /  Ändern )

Facebook-Foto

Du kommentierst mit Deinem Facebook-Konto. Abmelden /  Ändern )

Verbinde mit %s