toujours jamais (2)

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Monsieur Pereur se leva et descendit à la cuisine. Il se dirigea vers le téléphone et composa un numéro.
« Docteur ? C’est Monsieur Pereur. Vous pouvez venir ? C’est pour madame. »
« Qu’est-ce qu’elle a votre madame, j’espère rien de grave. »
« Je crains que si. Venez. Venez vite. »
Le temps de s’habiller et le docteur sonna à la porte.
« Docteur Cercès, merci d’être venu si vite. Elle est en haut. »
Monsieur Pereur suivit le docteur à l’étage. Le docteur chercha à trouver le pouls d’Annabelle, puis sortit de son sac d’autres ustensiles de vérification. Ce faisant, le petit homme lourd écrasait le matelas et Monsieur Pereur, de peur qu’il aille trop déranger les couettes, se rapprocha pour mieux voir.
« Chut ! »
Le docteur fit signe de ne faire aucun bruit pendant qu’il écoutait son stéthoscope. Puis il secoua la tête.
« Non. Désolé. Non. Plus rien. »
Monsieur Pereur tenta une dernière rébellion.
« Elle dort sans respirer ! »
« Son cœur a arrêté de battre. »
« Quand je lui ai dit que je l’aimais, elle a pleuré. »
« C’est une réaction du corps. »
« Son corps réagit ? »
« Son corps. C’est tout. Elle est partie. Son âme est partie. »
« Elle ne peut pas être loin. Parlons moins fort. »
Le docteur Cercès se leva et remballa ses instruments. Il tendit sa main à Monsieur Pereur.
« Mes condoléances. »
Monsieur Pereur lui serrait la main.
« Elle s’est plainte de quelque chose en consultation ? »
« Non. Pas vraiment. Sauf qu’elle se réveillait parfois la nuit, qu’elle écoutait son cœur, et qu’elle ne l’entendait pas. »
« Et vous n’avez rien fait ? »
« Ce n’est pas inhabituel. Elle se consolait en disant qu’elle entendait le vôtre. »
« Elle entendait mon cœur ? »
« Oui. Et puis elle disait que si elle entendait votre cœur, cela signifiait que vous l’aimiez. »
« Et puis elle a arrêté de respirer. »
« En même temps. Ça s’est passé en même temps. Elle s’est éteinte pendant le sommeil. »
« Mais on voulait le faire ensemble. »
« Quoi ? »
« Mourir. »
Puis les deux hommes échangèrent un long silence, tellement long qu’il devint inconfortable. Le docteur le rompit en proposant de rédiger le certificat de décès.
« J’ai besoin d’un titre d’identité pour établir le certificat de décès. »
« On en est là ? »
« Oui Monsieur Pereur. Il le faut. »
« Mais vous pouvez établir ce genre de document ? »
« C’est même devenu ma spécialité. »
Monsieur Pereur se dut d’organiser l’enterrement. Il se rendit en ville aux pompes funèbres Delaplace. Dans la pièce qui l’accueillit, un homme aux trais graves vêtu d’un costume sombre lui demanda de s’asseoir. Ses cheveux noirs laqués peignés en arrière, les rides profondes qui labouraient ses larges joues, les énormes poches sous ses yeux et le regard rempli de tristesse lui conféraient l’image du fossoyeur sicilien issu d’un mauvais film noir.
« Monsieur Pereur, permettez-moi, en mon nom personnel et au nom de notre institut, de vous exprimer nos plus profondes condoléances. Notre tâche est de vous accompagner lors de ce chemin douloureux et de tout entreprendre pour vous le faciliter. Votre tristesse est la nôtre. »
Sur ces derniers mots, il s’inclina.
« Mais je ne suis pas triste. » Monsieur Pereur observa son interlocuteur.
« Excusez-moi, Monsieur Pereur, vous venez de perdre votre épouse. »
« Oui ! Et c’est la première fois dans ma vie que je peux vraiment m’occuper d’elle. Vous comprenez ? Toute ma vie, elle m’a comblé et maintenant c’est mon tour. Je sais que cela vous paraitra étrange, mais je suis content qu’elle me laisse faire. »
« D’accord Monsieur Pereur, veuillez à nouveau m’excuser, mais jamais encore en ces circonstances, je n’ai entendu un tel discours. »
Il se leva et pria Monsieur Pereur dans la pièce à côté où les cercueils étaient exposés.
« Je vais vous laisser, faites votre choix en toute quiétude. »
« Monsieur Delaplace, mon choix est fait, lui répondit Monsieur Pereur, le plus beau et le plus cher des cercueils fera l’affaire. »
Monsieur Delaplace fronça les sourcils.
« La cérémonie aura lieu dans quelle église ? »
« Au crématoire. Mon épouse l’a voulu ainsi. »
« Mais alors, Monsieur Pereur, si vous le permettez, il n’y a pas lieu de choisir le plus beau et le plus cher des cercueils, puisqu’il va être brûlé ! »
« Peu importe. C’est son dernier chemin. Je ferais tout pour le lui rendre le plus agréable possible. »
« Enfin, Monsieur Pereur, on fera de la sorte, mais je tenais à vous rendre attentif de ce fait. Il est bien dommage de faire ce sacrifice alors qu’il ne sert à rien. »
« Le sacrifice, c’est de l’avoir perdue, le sacrifice, c’est de la laisser partir avant moi, le sacrifice, c’est de ne plus pouvoir respecter l’engagement qu’on avait pris de le faire ensemble, de mourir ensemble, de s’offrir ce dernier témoignage d’amour et de complicité, le sacrifice, cher Monsieur, vous y voyez votre fonds de commerce et c’est très bien ainsi. Quelqu’un doit le faire et je suis venu chez vous pour que vous le fassiez. C’est votre spécialité. »
Monsieur Delaplace l’avait écouté sans dire un mot.
« Mais alors il vous faut également une urne ? »
« La plus belle et la plus chère. »
« Je vous remercie pour votre confiance… » était tout ce qu’il parvint à répondre, avant de continuer :
« Veuillez passer au bureau à nouveau pour les papiers. Est-ce qu’il vous faut autre chose ? Des fleurs … ? »
« J’irais en cueillir moi-même dans le jardin … »
« Des gerbes … ? »
« Non merci… »
« Des remerciements imprimés … ? »
« Je les écrirais à la main … »
« Le prêt d’un costume … ? »
« Qu’est-ce que vous reprochez au mien ? »
« Il est très bien, Monsieur Pereur, mais peut-être un peu vieux et usé. J’avais remarqué vos chaussures aussi. Vous y avez pensé ? »
« Non, pas vraiment, je n’ai pas pensé au costume, je n’ai pas pensé aux chaussures, j’ai pensé, je pense à Annabelle. »
« Vous n’êtes pas obligé de vous décider maintenant. »
« Je ne suis pas obligé de penser à tout ça du tout, Monsieur. »
Monsieur Pereur signa les documents et s’en alla, un peu désabusé, mais content que pour une fois, il n’avait pas pensé qu’à lui.

 

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